La Danseuse

présentée lors de l’exposition « Si le printemps revenait-III » au STAPS de Nice :

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Un soir j’assistais à un gala de fin d’année d’un cours de danse. Sur la scène la jeune soliste évoluait avec grâce et sa technique était parfaite pour une élève.

Pourtant, au fur et à mesure de sa représentation se développait en moi un sentiment d’ennui et d’agacement.
La danseuse n’était jamais immobile.
J’ai fini par comprendre que je connaissais un vécu semblable : celui que j’éprouvais en écoutant certaines personnes. Ces personnes qui vous engluent dans une logorrhée, un flot verbal ininterrompu qui ne comporte ni point ni virgule.
Pas de ponctuation, pas de respiration mais un brouhaha continu.

L’immobilité comme le silence, c’est la possibilité d’y comprendre quelque chose.

 

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Petit Poucet devenu grand.

Chaque fois y revenir : l’Ancêtre s’est dressé sur ses membres inférieurs, devenant erectus, sapiens, et aussi « videns », gagnant le désir de voir au-delà de l’horizon. Ce faisant, il a perdu la stabilité : balancer la tête en avant crée un déséquilibre et l’Ancêtre a marché pour ne pas chuter. Un jour, pourtant, alors qu’il glissait sur le sol humide de sa caverne, il s’est rattrapé de justesse en plaquant sa main sur la paroi glaise.

SPLACH !

Une chance qui lui a permis de ne pas tomber et de ne pas se mettre en péril face à un prédateur ou à un de ces mâles dominants que l’espèce humaine n’a pas manqué de faire proliférer.
Cette empreinte c’est l’origine du point géodésique de Denis Gibelin.
Déjà, dans sa période quadrupède, l’Ancêtre avait marqué son territoire par des odeurs (urines, fèces) ou des matériaux (brindilles, cailloux), mais pour la première fois il a osé répéter son geste :

SPLACH…splach…splach ?

et il l’a associé avec cette marque étrange qu’il avait laissée en traversant les tourbières ou les marécages. La main, le pied, le son gluant. Nous y sommes, l’Ancêtre sait déterminer sa position. « Une trace ne cesse d’être muette, n’en vient à parler, que si elle rentre en connexion avec d’autres. » (J-B Pontalis). La trace, c’est aussi le « détail révélateur », dit Edgar Poe. L’homme existe comme une entité repérée dans son territoire. Il sait où il est, il sait d’où il vient.
La mémoire n’est pas formée par les souvenirs, écrans trompeurs ou objets préfabriqués à fonction économique (psychique ou matérielle). C’est la collection des traces qui s’y inscrivent qui la constitue. Les traces mnésiques, acquises ou innées, engravent dans la psyché un langage dont la syntaxe est créée par le sujet. Elles composent une fiction, un roman que l’auteur n’est plus capable de lire en son entier. De leur côté, les traces de pas composent la mémoire d’un passage, étape bien différente d’un souvenir touristique destiné à l’effacement. Marcher entre deux traces donne naissance à une ligne, la ligne donne naissance à la culture. Denis Gibelin est bien plus sophistiqué que son Ancêtre. Il utilise les moyens modernes de la techné (gps, serveur, connexion sans fil), mais sa démarche est proche, touche à l’essentiel de la condition humaine : la question de l’origine (insaisissable origine) et le caractère processuel de l’existence.

Un pas -spatial- est déjà un trajet -temporel- dont le sens est donné par la flèche qui véhicule passé, présent, avenir. Ainsi va la marche : balancer la tête en avant est déjà passé, là-maintenant poser le pied dominant, bientôt-tout de suite lancer le pied arrière, et recommencer jusqu’à…

Vivre le passé par la mémoire, être au monde au présent et gagner le futur par la création, trois nouveaux points géodésiques qui positionnent l’œuvre d’art et y proposent une expérience. Celle-ci sera intellectuelle, sensorielle, émotionnelle ou parviendra à la singularité de l’expérience esthétique. Double singularité au sens où elle est une et où elle fusionne les trois perceptions et attentions : intellectuelle, émotionnelle et sensorielle. Cette expérience ne concerne pas que les œuvres d’art, mais aussi tout objet matériel, ou situation concrète ou imaginaire. C’est une épiphanie en quelque sorte, un état de complétude gratuite.
Nous dirons que c’est la rencontre improbable d’un paysage et d’une page blanche (une bâche noire, en l’occurrence).

Comme une trace, un signe géométrique unique laisse dubitatif devant son arbitraire, nous sommes sans voix parce que sans activité de pensée : 
La succession de signes, formant autant de traces, la variété de leurs couleurs composent un paysage dans lequel le regard puis la pensée mise en œuvre par les perceptions visuelles peuvent se promener : Ο Ο Ο  Ο

Alors, quand Denis Gibelin se raconte une histoire de marche, qu’importe sa manière de la représenter, c’est la liberté de son choix. Il est dans une tentative désespérée car vouée à l’échec, mais sublime pour cette même raison, de garder la maitrise du temps et de l’espace. En créant le récit numérique de son voyage il tente de reprendre la main sur cette fuite. Il fait œuvre quand il nous permet d’y inventer notre parcours.
« On n’observe pas un tableau, on le contemple pour entrer en relation avec l’inconnu » (J-B Pontais).

Texte proposé à l’occasion de l’exposition « Terre-e-toile » présentée par Denis Gibelin :

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à l’atelier « l’Orange Bleu » de Louis Dollé, à Nice, le vendredi 15 janvier 2016.